Oie, Femme, Oiseau
Patte-d'oie et pathologie
G. Grossier,
l’historien de la Puysaye, rapporte également cette remarque dans le « Bulletin de la Société
des Sciences de l’Yonne » (année 1888, 1er semestre, p.101). « Dans plusieurs communes du
canton de Saint-Sauveur, on voit des personnages qui ont dans la main droite, quelques fois
dans les deux mains, une peau dure, noire, écailleuse, appelée patte d’oie.Cette tache est
héréditaire, on dit qu’elle a été transmise à leurs descendants par des persécuteurs de saint
Pèlerin, qui le poursuivirent en lui jetant des pierres et de la boue » Peu importe ici que le
phénomène soit authentique ou non ; nous ne tirerons rien non plus de la rencontre avec Saint
Pèlerin. Notons seulement qu’avoir la patte d’oie veut dire aussi dans nos campagnes avoir
une altération de la peau noire et écailleuse, et que justement, à côté de la lèpre blanche ou
éléphantiasis, on a d’abord appelé lèpre le psoriasis dans lequel la peau se détache par
écailles, et que le mot grec « lepra » est en rapport avec le mot « lepis ». qui veut dire écaille.
Il y a donc des chances, au terme de cette analyse, pour que par l’intermédiaire de la notion
populaire médiévale fort vague de « patte d’oie » les moines érudits si édifiants du Moyen
Âge aient substitué à l’état d’oiseau des saintes pédauques l’affection cutanée de la lèpre.
Ainsi faut-il sans doute voir dans la lèpre d’Énimie l’équivalent de la jambe d’oie ou de la
forme complète. d’oiseau des Dames de Lerné, de Sambin, de Pirou ou de Guernesey. En
définitive il faudrait dire qu’Énimie est une autre Néomaye. (Neomoye?)
Femme-oiseau
Dans la « Maladie de Cuchulainn », deux oiseaux viennent se poser sur un lac, sous les
yeux de Cuchulainn. Le héros les blesse de sa fronde. Aussitôt il tombe dans une sorte de
sommeil et voit deux femmes,venir à lui. Elles lui rendent ses blessures, puis près d’un pilier
de pierre, lui donnent rendez-vous. Là il trouvera l’amour de Fand, l’épouse délaissée de
Manannan, Mac Lir ; elle s’est éprise du héros et l’a convoqué par l’intermédiaire des deux
femmes oiseaux. En simplifiant, on pourrait dire que Fand est venue sous forme d’oiseau
solliciter le héros Cuchulainn pour se dédommager des négligences du vieux Manannan.
Cuchulainn restera un temps en compagnie de Fand, puis recherché par son épouse Emer il
abandonnera la « jeune fille » fée que Manannan vient reprendre.
Le thème de l’oiseau blessé qui livre à Cuchulainn l’amour de Fand fait songer à la légende
du Meunier qui trouve à la place d’une cane qu’il a blessée sur un étang une aimable
princesse.
Par ailleurs, le schéma des deux légendes irlandaises est le même : une jeune fille en
puissance de mari dans l’au delà se transforme en oiseau pour relancer un homme qui la
poursuit et la rejoint au pays des fées et des dieux. Cette jeune femme est d’ailleurs d’une
nature mal définie, plutôt divine qu’humaine. Au reste cette question n’a guère d’importance,
car les humains qu’elle provoque se déplacent avec aisance entre le réel et l’au delà.
...
Si nous tentons une synthèse de ces données, nous arrivons à ces conclusions. Toutes ces
dames ont forme d’oiseau lorsqu’elles arrivent au. bord de l’eau, canes, colombes ou
cigognes. Il semble que l’eau soit l’élément qui leur permette d’accéder au monde des
humains. Dans certaines traditions, elles se dépouillent pour se baigner et se révèlent en
jeunes filles pendant leurs ébats aquatiques. Dans d’autres, elles sont oiseaux évoluant sur
l’eau et ne prennent forme virginale que si elles se trouvent capturées, ou blessées. Quoiqu’il
en soit, on ne conquiert la jeune fille qui est en chacune d’elles que si on lui dérobe sa
dépouille, d’oiseau, ou si on la capture ou la blesse, quand elle a forme d’oiseau; bref à la
condition de lui faire quelque violence qui la mette à merci. Mais pour un humain une
semblable entreprise mène à une aventure fabuleuse et tout bonnement dans un monde
merveilleux, l’au delà. On peut donc déjà poser que le même être est oiseau en ce monde et
fée ravissante en l’autre.
Mais d’où arrive cette fée-oiseau et que vient-elle faire chez les hommes? C’est pour
s’éloigner d’un vieux mari de l’au
delà, aussi tracassier qu’inattentionné, et pour provoquer un jeune héros de ce monde-ci
que la fée se mue en oiseau.La forme d’oiseau et la voie d’eau sont les moyens de passage de
l’autre monde en le nôtre. Dès que la fée a incité le jeune héros à la conquérir elle reprend
forme de divine jeune fille et garde cette forme aussi longtemps que l’heureux héros est assidu
et soumis ; mais dès qu’il commet une offense ou une bévue, la belle reprend son vol et,
semble-t-il, retourne s’enfermer dans l’au delà de son vieux mari.
Il se pourrait bien que tout ce petit manège formât un cycle. Lorsque le jeune devient à son
tour inattentionné et que paraît un nouveau séduisant jeune homme, l’alternative devient un
recommencement. Ainsi la mythologie française nous conduit à approuver partiellement les
déductions de H. Hatt dans la revue des Études Anciennes (T. LXVII, n° 1 et 2, p. 97 et sqs.) à
propos de la Déesse Mère gauloise. M. Hatt écrit : « La Déesse-mère épousait, à date fixe
chaque année, le dieu céleste, pour le tromper ensuite quelques mois plus tard, en passant du
ciel sous la terre, pour s’unir d’amour avec le dieu chthonien. » La mythologie française
appuyée sur la mythologie irlandaise, semble plutôt prouver que la Déesse-Mère, éternelle
jeune fille, épouse attitrée du vieux dieu chthonien, trompait régulièrement ce dernier pour
solliciter les faveurs d’un jeune héros céleste et conquérant. Peut-être ce jeune héros devenait-
il à son tour vieux dieu chthonien et était-il trompé pour un nouveau jeune conquérant. Encore
ne faut-il pas oublier que jeune et vieux ne désignent ici que doux aspects du même dieu triple
Cernunnos.
Cette vierge combattante qui protège la cité de Tarascon contre les méfaits du Dragon évoque
plus anciennement, mais fort voisine dans les termes, l’apparition de la « Vierge au regard
farouche » qui arrêta les entreprises belliqueuses de Catumandus contre Massilia. L’épisode
conté en particulier par Justin (XLIII, 5) enseigne que pendant le siège qu’il faisait de
Marseille, la jeune colonie grecque, le chef gaulois Catumandus vit en songe l’image d’une
femme au regard farouche qui se prétendait déesse. Cette vision suffit à dissuader le meneur
d’hommes de poursuivre son entreprise. Il offrit la paix, fut accueilli dans la petite cité,
pénétra dans la citadelle de Minerve et reconnut dans la déesse grecque sa vision nocturne.
Ainsi ce chef de guerre n’avait pas osé se dresser contre l’Athéna Promachos : la vierge-
oiseau, tantôt chouette, tantôt hirondelle (s’il faut en croire Homère — Odyssée, XXII, 240 —
au moment même où elle protège et inspire Ulysse combattant), la vierge dans l’ombre du
bouclier de qui se love le serpent. Catumandus était un guerrier gaulois, il ignorait tout de la
mythologie grecque; pour qu’il ait été terrifié par une vision nocturne, il fallait qu’il y trouvât
l’image d’une divinité gauloise, d’une déesse guerrière ou défensive, sans quoi il ne se fût pas
interrompu pour si peu dans une coalition qui unissait tous les Ligures.
Il convient enfin, puisque nous faisons appel aux traditions des Gaulois, de ne point
omettre la part prépondérante que prirent les oies du Capitole au salut de la citadelle latine.
Les Italiotes sont au point de vue linguistique et mythologique les frères des Celtes,. Or dans
une action qui oppose les uns aux autres, le fait mythique prend toute sa signification. À
l’heure [page 12] nocturne où l’ennemi escaladait le flanc rocheux de la citadelle, l’oie
consacrée à Junon, ne faut-il pas entendre: l’oie Junon, se dressa seule en face de l’assaillant,
battant des ailes et poussant des clameurs de fureur et mettant en définitive le Gaulois en
déroute. De l’oie Junon protectrice du Capitole aux oies du Pirou qui accueillirent de leurs
cris d’alarme l’envahisseur normand, il n’y a pas d’irréductible distance.
...
la légende de Sainte Énimie confirme une fois de plus que le combat qui se fait entre
le dieu chthonien et le dieu céleste a pour enjeu la Dame-oiseau.
...
Par sainte Énimie nous avons appris de façon certaine que les Dames Pédauques faisaient
partie du même cycle mythologique que [page 18] Gargantua. Nous découvrons qu’au
Moyen-âge, les fées à patte d’oie sont devenues de malheureuses lépreuses, ce qui dans une
certaine mesure1es a rapprochées encore de leur vocation de guérisseuses. Enfin ces filles de
l’au delà ne sont pas constamment oiseaux : ce n’est que l’air qu’elles se donnent pour venir
par les chemins de l’eau provoquer un jeune héros plus amoureux que leur vieux mari.
En outre sur les lieux où sévit le Drac, erra également Gargantua et en définitive ce Dragon
n’est autre que le Géant. Il faut en conclure accessoirement, ce qui a déjà été fait par M.
Dontenville, que le Géant est tantôt dangereux, tantôt débonnaire. Enfin une autre
contradiction de Gargantua, ou du Mercure gaulois, paraît se résoudre aussi en ces lieux. Sans
doute a-t-on été quelque peu réticent sur le chapitre de la situation « inférieure » du dragon
mercurien, telle qu’elle a été définie dans les Bulletins n° LV et LVI. On a pu se faire
l’objection que le Mercure gaulois est attesté par de nombreux faits archéologiques, habitant
des hauteurs et point seulement des sites inférieurs. À Beauvais même, le. fanum du Mercure
barbu, localisé et fouillé par notre confrère J.Cartier, se dresse au haut du coteau en un lieu
appelé Mahon. La fuite, du Drac nous explique cette position élevée. Le dragon inférieur tend
dans sa lutte à gagner les hauteurs, et c’est sur une hauteur qu’il est rejoint et vaincu par son
rival céleste. Ce haut lieu qui marque une phase cruelle du duel des deux dragons a été,
semble-t-il, consacré aussi bien au vainqueur qu’au vaincu, pour la raison probable que
vainqueur et vaincu ne font qu’un, puisque ce sont deux tendances du même dieu, et que cette
victoire est celle, dans le déchirement du tricéphale, du renouveau sur le passé. Là haut, le
dieu a sacrifié le vieil homme qui était en lui pour affirmer sa jeunesse.
Légende de la cane de Monfort